Le concile des pêcheurs.
Il y avait un gros torrent sauvage, pétillant, vivant, joyeux, cruel, dévastant et capricieux qui traversait un pays. Aux moments des grands crus, il n'épargnait ni plante ni autre être vivant de ses eaux ravageantes. Dans cette eau ne pouvait vivre aucun poisson, tellement le courant était violent. Impossible à quelque poisson, aussi habile qu'il fût, de remonter le courant sans se faire redescendre aux coups de tête, de queue, de ventre et de nageoires sur les falaises.
Arrivent des colonisateurs qui se disent: Il faudrait exploiter cette eau fraîche pour élever du poisson. Ils construisent donc une digue pour retenir une grande rétention d'eau alimentée par le torrent en amont, qui est maîtrisé et dont les eaux inutilisés contournent dorénavant le lac dans un grand canal. En aval, par un système de vannes, les surplus des eaux rejoint le torrent qui continue son chemin vers la mer. Ils introduisent des poissons et vivent dorénavant confortablement de la pêche dans leur lac.
Un été très chaud, on voyait que l'eau commençait à tourner, et les pêcheurs eurent peur pour leurs poissons. On disait aussi, qu'au printemps, au moment des grandes pluies, on n'était plus vraiment très bien à l'abri d'éventuels grands crus du torrent, et qu'il fallait revoir tout le système de défense des débordements qui s'annonçaient depuis des années...
Alors ils convoquaient un concile pour délibérer sur la question. Les avis étaient partagés: Fallait-il sur-élever les anciennes digues pour retenir une plus grosse quantité d'eau qui n'allait pas tourner si facilement? Planter des grands arbres qui ombrageraient mieux les eaux pour les protéger du soleil? Augmenter l'alimentation en eau d'amont et vider un peu plus le lac en ouvrant des vannes? On prenait une décision sage: augmenter par un ou deux canaux supplémentaires l'apport d'eau (ce qui jusque là avait été strictement interdit, par peur de casser les digues qui avaient un certain âge déjà et qu'on n'avait pas envie de renouveler), et ouvrir en aval des vannes, éventuellement d'en construire d'autres pour laisser s'écouler plus d'eau pourri qui risquerait d'étouffer les poissons, et pouvoir mieux réagir aux moments des grands crus. On mettait cette décision par écrit, la publiait, et on mettait en place des commissions d'exécution de ce projet urgent qui répondait à un vrai besoin vital.
On commençait par plus d'apport d'eau fraîche du torrent en amont: Quelle bouffée d'oxygène pour ces poissons non loin de la mort. Puis tout allait très vite prendre son cours: on ouvrait un peu plus les vannes en aval... il y avait des vieux poissons qui s'échappaient, mais pas grave. On commençait à construire d'autres nouvelles vannes en grand nombre, et à ajouter des canaux, puis circulait très vite la nouvelle, que ce n'était pas ça, qu'il fallait enlever la digue et laisser les eaux du torrent naturellement faire leur travail dans la lac. Tout le monde disait: C'est ça, ce qui était dans l'esprit du concile. On cassa donc la digue. D'autant plus qu'on accusait une espèce de carpes d'ornement d'entretenir la boue et la vase au fond qu'ils n'arrêtaient pas de remuer. L'eau insalubre, c'était de leur faute. On commençait à leur faire radicalement et systématiquement la guerre. Ces carpes, au moment du relâchement des eaux se trouvaient un bras mort du lac qui avait une digue supplémentaire oubliée qui retenait maintenant un petit étang. Du coup, cet étang n'était plus alimenté du tout par de l'eau fraîche du torrent, et devait attendre tous les ans la saison de pluies pour renouveler un peu les eaux de son élevage de carpes d'agrément, pas trop difficiles, mais productifs.
A des endroits où autrefois il y avait le lac, il restait des flaques d'eau indépendantes où grouillaient des poissons comme de la vermine, qu'on venait pêcher pour en faire de la friture, de façon qu'ils se décimaient vite, et se renouvelaient mal. Ces petits étangs adoptaient chacun sa langue et sa manière de vivre en communauté de poissons. Dans le torrent, qui, au centre avait vite fait de se re-frayer un lit de falaises meurtrières, il n'était plus possible de survivre et les poissons étaient obligés de se réfugier dans des peaux de chagrins. Ils essayent de se regrouper pour former malgré tout des petits bancs de poisson. Ils se concertaient en synodes pour savoir comment se sortir de leur situation un peu exiguë. Inviter le torrent à venir se déverser dans leur peau de chagrin? Ca l'intéressait vivement sûrement, lui qui n'était que trop content d'avoir été libéré des contraintes de la digue qui l'apprivoisait et qu'il approvisionnait. Construire des canaux entre les petits flaques d'eau, pour se joindre entre petits groupes et tisser des liens de convivialité et d'entre-aide et de solidarité plus intenses. Baisser encore plus le niveau des vestiges de l'ancienne digue, pour s'échapper tous ensemble vers d'autres plans d'eau supposés se trouver en aval? Mais s'il fallait pour se faire emprunter le torrent meurtrier? Pourquoi pas? Attendre, d'année en année le printemps avec ses pluies et s'organiser en fonction avec le ravitaillement de l'eau reçu mis précieusement en réserve: par cartes de ration, faire la queue et chacun son tour. Avec le marché noir et les priorités de clans, castes et classes en fonction. Ce fonctionnement boueux et vaseux, étouffant et lent finissait par ressembler à celui de l'étang aux carpes d'agrément, alors qu'entre eux ils se détestaient de tout coeur.
L'évolution de cette situation les pères du concile la suivaient du haut des anciennes digues avec des avis mitigés. Il y en avaient qui prenaient position pour les carpes d'agrément, d'autres étaient tout solidaire des ouvertures et de la réintroduction du torrent dans son lit d'origine, on parlait d'un assainissement, d'un nouveau printemps, lors des regroupements des peaux de chagrin on parlait d'une cure d'amaigrissement guérissante (Gesundschrumpfung), d'autres mourraient de chagrin, d'autres faisaient de vifs appels que personne n'écoutait. Les temps passaient, et tous les pères du concile étaient décédés.
Entretemps se formaient aussi des réseaux d'esprits qui ressentaient très fort le malaise de cette situation et qui étudiaient -tout éntonnés- les documents et le déroulement des opérations pour devenir conscient des malentendus et des fausses manoeuvres qu'il y a eu.
Finalement un des tout jeunes conseillers survivant du concile des pêcheurs fut nommé nouveau grand pêcheur et commence a mettre en place des plans de re-diguation. Malgré les résistances, il projeta un tout nouveau canal qui allait alimenter le bras mort de l'étang des carpes pour les alimenter en eau vive, fit revoir le cours et l'état de l'ancien canal de contournement, en amont, fit prévoir les canaux d'alimentation nécessaires, et en aval il commença la reconstruction complète de la digue avec les nouvelles vannes prévues par les textes du concile. Il proposa déjà, en attendant les euax qui vont monter, et le torrent du milieu qui va se calmer, qu'on pose quelques poissons d'agrément dans les peaux de chagrin et se heurta à leur révolte. Déjà le projet coûteux du canal pour l'étang des carpes d'ornement avait fait scandale...
Arrivent des colonisateurs qui se disent: Il faudrait exploiter cette eau fraîche pour élever du poisson. Ils construisent donc une digue pour retenir une grande rétention d'eau alimentée par le torrent en amont, qui est maîtrisé et dont les eaux inutilisés contournent dorénavant le lac dans un grand canal. En aval, par un système de vannes, les surplus des eaux rejoint le torrent qui continue son chemin vers la mer. Ils introduisent des poissons et vivent dorénavant confortablement de la pêche dans leur lac.
Un été très chaud, on voyait que l'eau commençait à tourner, et les pêcheurs eurent peur pour leurs poissons. On disait aussi, qu'au printemps, au moment des grandes pluies, on n'était plus vraiment très bien à l'abri d'éventuels grands crus du torrent, et qu'il fallait revoir tout le système de défense des débordements qui s'annonçaient depuis des années...
Alors ils convoquaient un concile pour délibérer sur la question. Les avis étaient partagés: Fallait-il sur-élever les anciennes digues pour retenir une plus grosse quantité d'eau qui n'allait pas tourner si facilement? Planter des grands arbres qui ombrageraient mieux les eaux pour les protéger du soleil? Augmenter l'alimentation en eau d'amont et vider un peu plus le lac en ouvrant des vannes? On prenait une décision sage: augmenter par un ou deux canaux supplémentaires l'apport d'eau (ce qui jusque là avait été strictement interdit, par peur de casser les digues qui avaient un certain âge déjà et qu'on n'avait pas envie de renouveler), et ouvrir en aval des vannes, éventuellement d'en construire d'autres pour laisser s'écouler plus d'eau pourri qui risquerait d'étouffer les poissons, et pouvoir mieux réagir aux moments des grands crus. On mettait cette décision par écrit, la publiait, et on mettait en place des commissions d'exécution de ce projet urgent qui répondait à un vrai besoin vital.
On commençait par plus d'apport d'eau fraîche du torrent en amont: Quelle bouffée d'oxygène pour ces poissons non loin de la mort. Puis tout allait très vite prendre son cours: on ouvrait un peu plus les vannes en aval... il y avait des vieux poissons qui s'échappaient, mais pas grave. On commençait à construire d'autres nouvelles vannes en grand nombre, et à ajouter des canaux, puis circulait très vite la nouvelle, que ce n'était pas ça, qu'il fallait enlever la digue et laisser les eaux du torrent naturellement faire leur travail dans la lac. Tout le monde disait: C'est ça, ce qui était dans l'esprit du concile. On cassa donc la digue. D'autant plus qu'on accusait une espèce de carpes d'ornement d'entretenir la boue et la vase au fond qu'ils n'arrêtaient pas de remuer. L'eau insalubre, c'était de leur faute. On commençait à leur faire radicalement et systématiquement la guerre. Ces carpes, au moment du relâchement des eaux se trouvaient un bras mort du lac qui avait une digue supplémentaire oubliée qui retenait maintenant un petit étang. Du coup, cet étang n'était plus alimenté du tout par de l'eau fraîche du torrent, et devait attendre tous les ans la saison de pluies pour renouveler un peu les eaux de son élevage de carpes d'agrément, pas trop difficiles, mais productifs.
A des endroits où autrefois il y avait le lac, il restait des flaques d'eau indépendantes où grouillaient des poissons comme de la vermine, qu'on venait pêcher pour en faire de la friture, de façon qu'ils se décimaient vite, et se renouvelaient mal. Ces petits étangs adoptaient chacun sa langue et sa manière de vivre en communauté de poissons. Dans le torrent, qui, au centre avait vite fait de se re-frayer un lit de falaises meurtrières, il n'était plus possible de survivre et les poissons étaient obligés de se réfugier dans des peaux de chagrins. Ils essayent de se regrouper pour former malgré tout des petits bancs de poisson. Ils se concertaient en synodes pour savoir comment se sortir de leur situation un peu exiguë. Inviter le torrent à venir se déverser dans leur peau de chagrin? Ca l'intéressait vivement sûrement, lui qui n'était que trop content d'avoir été libéré des contraintes de la digue qui l'apprivoisait et qu'il approvisionnait. Construire des canaux entre les petits flaques d'eau, pour se joindre entre petits groupes et tisser des liens de convivialité et d'entre-aide et de solidarité plus intenses. Baisser encore plus le niveau des vestiges de l'ancienne digue, pour s'échapper tous ensemble vers d'autres plans d'eau supposés se trouver en aval? Mais s'il fallait pour se faire emprunter le torrent meurtrier? Pourquoi pas? Attendre, d'année en année le printemps avec ses pluies et s'organiser en fonction avec le ravitaillement de l'eau reçu mis précieusement en réserve: par cartes de ration, faire la queue et chacun son tour. Avec le marché noir et les priorités de clans, castes et classes en fonction. Ce fonctionnement boueux et vaseux, étouffant et lent finissait par ressembler à celui de l'étang aux carpes d'agrément, alors qu'entre eux ils se détestaient de tout coeur.
L'évolution de cette situation les pères du concile la suivaient du haut des anciennes digues avec des avis mitigés. Il y en avaient qui prenaient position pour les carpes d'agrément, d'autres étaient tout solidaire des ouvertures et de la réintroduction du torrent dans son lit d'origine, on parlait d'un assainissement, d'un nouveau printemps, lors des regroupements des peaux de chagrin on parlait d'une cure d'amaigrissement guérissante (Gesundschrumpfung), d'autres mourraient de chagrin, d'autres faisaient de vifs appels que personne n'écoutait. Les temps passaient, et tous les pères du concile étaient décédés.
Entretemps se formaient aussi des réseaux d'esprits qui ressentaient très fort le malaise de cette situation et qui étudiaient -tout éntonnés- les documents et le déroulement des opérations pour devenir conscient des malentendus et des fausses manoeuvres qu'il y a eu.
Finalement un des tout jeunes conseillers survivant du concile des pêcheurs fut nommé nouveau grand pêcheur et commence a mettre en place des plans de re-diguation. Malgré les résistances, il projeta un tout nouveau canal qui allait alimenter le bras mort de l'étang des carpes pour les alimenter en eau vive, fit revoir le cours et l'état de l'ancien canal de contournement, en amont, fit prévoir les canaux d'alimentation nécessaires, et en aval il commença la reconstruction complète de la digue avec les nouvelles vannes prévues par les textes du concile. Il proposa déjà, en attendant les euax qui vont monter, et le torrent du milieu qui va se calmer, qu'on pose quelques poissons d'agrément dans les peaux de chagrin et se heurta à leur révolte. Déjà le projet coûteux du canal pour l'étang des carpes d'ornement avait fait scandale...
Publicité